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Message de soutien relatif au Drame de Pantin

mercredi 2 octobre 2019

Un collègue nous a transmis ce texte, qu’il a également diffusé dans la presse... Son commentaire : "Notre collègue, à qui toutes nos pensées vont aujourd’hui, mérite notre engagement. Et le ministère ne mérite pas notre silence."

Christine, Directrice d’école, est morte sans faire de vagues

Elle s’appelait Renon. Christine Renon. Depuis quelques jours, le monde enseignant est ébranlé par son histoire. Elle était directrice d’école à Pantin. Elle s’est suicidée et son corps a été découvert dans l’entrée de son école, un lundi matin. Un lundi matin. Elle a choisi de révéler sa décision d’en finir avec la vie à l’heure et au jour de la semaine où l’école commence. Dans l’entrée de son école. L’entrée de l’école est un lieu hautement symbolique. Ce n’est pas qu’un lieu d’accueil, c’est un rite de passage. Elle a quitté le monde par là où les enfants entrent dans celui de l’école.

Ce qui frappe dans la lettre qu’elle a écrite, c’est la très grande dignité, et - il faut relever le paradoxe - la très grande force de cette dame qui se dira elle-même « épuisée  ». C’est une lettre de directrice d’école. Elle en a les mots, le vocabulaire, la posture, même. C’est presque un courrier officiel. De ces offices, malheureusement, qu’on ne remplit qu’une fois, la dernière. Le courrier est à en-tête de l’éducation nationale, daté du 21/09/2019. Il déclare, à gauche : « Affaire suivie par : Christine Renon, Directrice d’école. » Il faut se rendre à l’évidence, et rendre ce dernier respect dû à la personne : ce geste fatal n’est pas l’oeuvre d’une âme solitaire fragile affectée par un malheur privé. C’est un geste officiel et signé, le geste d’une directrice d’école qui a gardé sa foi mais a perdu ses forces et finalement sa vie dans l’impossible exercice de ses fonctions.

De fait, une question se pose, terrible, oppressante, mais inévitable : Qu’est-ce qui a tué Christine Renon ? Dans sa lettre, dernier acte d’une directrice de l’école de la République, elle se garde bien d’accabler des personnes. C’est tout à son honneur, un honneur qui la suivra jusque dans son geste fatal. Nous aurions pu avoir un dernier cri de rage, de haine, libéré des entraves de la bienséance. Nous aurions pu avoir des injures, des noms d’oiseaux, des accablements, des accusations ; nous avons une analyse froide, terrible, de son métier, ou plutôt du non-métier qu’il est devenu, une liste à la Prévert des absurdités d’un système qui broie nerveusement les personnes.

La directrice énumère des tâches fastidieuses, chronophages, épuisantes : Mais ce n’est certainement pas la charge de travail qui a épuisé cette directrice, décrite au contraire comme extrêmement impliquée et dévouée, c’est le sens où plutôt le non-sens de ce travail. Elle n’a pas été affectée par une trop grande charge de travail. Elle a été brisée par l’absurdité de ces multiples missions, par l’impossibilité de leur donner un sens et par la solitude face à un océan de responsabilités et le manque de reconnaissance. La solitude tue. Le mépris tue. L’absurdité tue. L’insensé tue.

Donnez à un être humain un travail qui n’a aucun sens ; un travail démultiplié en de nombreuses tâches dont aucune n’a de sens (par exemple, de remplir méticuleusement et incessamment un carnet, un cahier, un livret, un fichier, un tableur, un formulaire que personne ne lira) ; laissez sa bonne volonté se briser sur tous ces écueils ; donnez-lui toutes les responsabilités, même les plus perturbantes moralement (comme d’avertir des parents d’une accusation d’attouchement sexuel porté contre leur enfant) ; laissez-le seul face à toutes ces responsabilités ; seul, cela est très important : seul, et qu’il décide de tout dans l’instant ; seul, ne le soutenez pas ; s’il réussit, c’est grâce au système ; s’il échoue, c’est de sa faute ; ne le défendez jamais ; une erreur peut effacer mille succès ; restez sourd aux compliments que l’on porte sur lui ; si on se plaint de lui, accordez-y le plus grand crédit ; s’il se plaint, mettez-le en cause ; s’il alerte, enquêtez sur lui ; culpabilisez-le enfin, culpabilisez-le toujours : vous aurez la recette parfaite pour « épuiser » un être humain au travail et lui ôter sa force vive. Et s’il meurt, jetez sur cette mort une chape de plomb. Au suivant !

Mais ce que révèle cette lettre, ce n’est pas seulement que les conditions de travail de cette directrice étaient particulièrement difficiles à Pantin : ce n’est pas un seulement cri local, localisé, circonscrit. Elle révèle l’absurdité d’un système tout entier, une absurdité érigée en système. Les protocoles, les procédures, les manières, « la violence de l’immédiateté  » dont elle parle concernent tout le territoire. Et si l’histoire de cette directrice émeut le monde éducatif, c’est parce que chaque directeur, chaque enseignant, d’école, de collège, de lycée se reconnaît en elle. Car il y a beaucoup de Christine Renon. Et il y en a ici même, sur nos cieux lointains de l’île de la Réunion. Je croise des directeurs, des enseignants, qui me disent avoir été profondément touchés, émus, ébranlés par cette lettre dans laquelle ils se sont tous reconnus. Terrible conclusion que clame ce courrier : la directrice d’école a été tuée par l’école à qui elle a donné sa vie, au sens propre du terme. Non pas certes l’école fantasmée et rêvée, mais le système Kafkaïen qu’elle est selon elle devenue. Un système où plus aucune des tâches assignées n’a de finalité, où les directeurs et les enseignants ne comprennent plus à quoi ils servent, où ils ne se sentent plus reconnus ou soutenus, où ils se sentent parfois méprisés, où les bonnes volontés se brisent sur des procédures déshumanisées, lorsqu’elles ne sont pas implicitement les cibles de l’administration.

Cependant ce système tient, se maintient. Comme une vieille bagnole qui a eu ses heures de gloire. J’ai connu un ami qui avait réparé sa voiture en démontant son moteur, qu’il avait remonté en oubliant des pièces. La voiture roulait toujours, et il ignorait à quoi servaient ces pièces. Mais ces pièces oubliées, dans notre école, ce sont des êtres humains, des êtres humains qui crèvent de ne plus savoir à quoi ils servent. « À la fin de la journée, on ne sait plus trop ce que l’on a fait  », lit-on dans la lettre. S’il en est ainsi, c’est parce que l’école a cessé d’être une institution pour devenir une machine. Une machine qui fonctionne encore, même en broyant certains de ses meilleurs engrenages. « L’idée est de ne pas faire de vague et de sacrifier les naufragés dans la tempête  » écrit encore la directrice. La formule est cinglante, glaçante. Ce pourrait être une triste devise. À inscrire au fronton des instituts de formation des enseignants (INSPE, ex-ESPE, ex-IUFM) : « pas de vague  ». C’est en ce sens qu’il ne faut pas inverser le diagnostic : la directrice n’est pas morte parce qu’elle n’allait pas bien ; elle est morte parce que l’école ne va pas bien. La souffrance de cette femme est le symptôme ou le signe d’un système malade ; sa mort en est désormais le symbole.

Malheureusement, il est une autre vérité qu’il faut poser, et qu’il ne fait pas bon poser. C’est que cette mort tragique ne changera rien au système. S’il est une particularité d’un système de type Kafkaïen (c’est-à-dire qui décrète lui-même ses propres succès et nie ses échecs et leurs symptômes), c’est la capacité non à se réparer ou à corriger ses failles mais à se retourner contre tous ceux qui dévoilent ses failles. En ce sens, la lettre rappelle que notre école reste et demeure l’une des meilleures du monde, à n’en pas douter. C’est en ce sens que le titre de notre article déclare que la directrice est morte « sans faire de vagues ». Elle ne fera pas de vague salutaire institutionnelle. Mais il faut toutefois corriger ce titre. Il est urgent de le corriger. Car Madame Christine Renon, directrice de l’école Méhul de Pantin, est bien morte en produisant une vague, une vague immense, sourde, mais puissante, de celles dont on ignore les destinées : elle a produit une vague d’émotion, émotion sincère, une émotion d’âme à âme, de coeur à coeur, une émotion qui étreint les directeurs, comme elle, les enseignants, les parents, les enfants, une vague dont l’épicentre est à Pantin, 30, Rue Méhul, mais dont les ondes se propagent dans toute la France et dans bien des pensées. Soutien à la famille. Soutien aux parents. Soutien aux collègues. Je ne sais où vous trouvez le courage de reprendre le travail dans de telles conditions tragiques ; certainement dans son exemple. Elle a choisi seule son dernier chemin, mais elle est maintenant votre modèle. Trouvez la force de protéger vos enfants et vos élèves de la tragédie. Notre école ne demeure encore humaine que parce que vous y portez votre humanité.

Thierry LAUDE, professeur de Philosophie

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